Dossier

Hommage au Cinematic Platformer

Le “Cinematic Platformer”, mais qu’est-ce c’est Jamy ? Ce genre a su capturer l’essence même du cinéma en récupérant nombre de ses codes pour l’infuser dans nos bonnes vieilles machines (enfin qui ne l’étaient pas encore à l’époque) pour créer des expériences de jeu mémorables. Avant de nous plonger dans les souvenirs, définissons un peu ce terme. Le cinematic platformer, c’est ce sous-genre du jeu de plateformes qui mise avant tout sur l’immersion, avec des animations ultra-fluides, une ambiance pesante, et souvent une narration digne des plus grands films. Ici, pas de saut frénétique entre des plateformes qui bougent à toute vitesse ! Non non non, on parle d’aventures plus posées, plus cinématographiques (d’où le nom du genre), où chaque élément est construit pour contribuer à l’histoire. Et force est de constater que certains titres ont su bouleverser notre vision du jeu vidéo.


Un Genre à Part Entière

Bien sûr, il ne suffit pas de faire quelques emprunts au cinéma pour créer un genre nouveau. Bien qu’il les exploite, le cinematic platformer va bien au-delà d’une simple transposition des codes du septième art dans le jeu vidéo. Il s’agit d’une réinvention complète de ces règles où la mise en scène, la narration, et le gameplay fusionnent pour créer cette expérience unique que seul le jeu vidéo est capable de nous faire ressentir, osant parfois-même rivaliser avec les plus grandes œuvres cinématographiques.

Dans les jeux de plateformes plus traditionnels (les Mario, Sonic…), on contrôle un personnage qui saute de plateforme en plateforme, souvent en réponse à des stimuli purement mécaniques. Le cinematic platformer, quant à lui, privilégie clairement la mise en scène. Les décors sont construits comme des tableaux de cinéma, chaque cadre est pensé pour maximiser l’impact visuel et narratif. Et ça fait mouche : on se retrouve avec des plans de toute beauté qui pourraient être extraits d’un film : le personnage est souvent petit à l’écran, perdu dans l’immensité des décors, renforçant ainsi notre sentiment de vulnérabilité et d’isolement lors de notre progression.

Ensuite, la narration dans ce genre de jeux n’est pas un prétexte pour justifier le gameplay. Pas besoin de longues séquences de texte ou de dialogues interminables pour nous faire comprendre le scénario : tout passe par l’image et l’interaction du joueur avec son environnement. C’est là où le genre excelle, en s’appropriant les techniques de storytelling du cinéma et en les adaptant au langage interactif du jeu vidéo. Cette approche immersive fait que chacune de nos interactions avec le jeu a du “poids”, car le personnage que nous contrôlons est enraciné dans une histoire forte, dans une ambiance soigneusement construite. Oui madame, oui monsieur !

Premiers Pas “Rotoscopiés” : Prince of Persia

En 1989, Jordan Mechner débarque avec ce titre qui, à l’époque, semblait sorti tout droit du futur tant on avait jamais vu ça. Utilisant la rotoscopie, cette technique qui consiste à animer des personnages en s’appuyant sur des séquences filmées de vrais acteurs, Mechner a donné vie à des mouvements si fluides qu’ils en devenaient presque hypnotiques. On était habitué à voir des sprites rigides se déplacer en ligne droite, et voilà qu’un prince se mettait à courir, sauter, et se battre avec une grâce jamais vue. C’était un peu le ballet du pixel ! Jusqu’à ce qu’on se fasse embrocher par des piques…

Mais Prince of Persia ne se contente pas d’épater la galerie avec ses animations. Son ambiance sonore, sobre mais efficace, tisse un voile de tension permanente, transformant chaque salle du palais en une véritable scène de théâtre. Chaque cliquetis de ces fameux pièges, chaque souffle d’ombre, résonne comme un écho dans l’esprit du joueur, créant une immersion totale. Ici, pas de musique épique à tout-va, mais des sons soigneusement distillés qui renforcent la solitude et le danger du héros qu’on incarne.

Cependant, Prince of Persia ne peut être isolé comme le seul représentant de ce genre, cela va de soi. Il a peut-être tracé le chemin, mais d’autres titres ont continué à développer cette approche cinématographique du jeu de plateforme. Chacun d’eux a apporté sa pierre à l’édifice, enrichissant l’expérience visuelle et narrative, faisant de ce genre un incontournable pour tout amateur de rétrogaming…

Another World et Flashback : La Science-Friction

Oui, la science-friction. Le terme peut paraître un peu forcé, mais on va vous expliquer à travers ces deux pépites du cinéma interactif que sont Another World et Flashback. Ces jeux ne se contentent pas d’explorer l’univers de la science-fiction, ils y ajoutent une dose de friction bien palpable : celle qui nous fait grincer des dents, celle qui rend chaque pas en avant, ou même chaque décision cruciale pour la survie.

Commençons par Another World (1991), le chef-d’œuvre d’Éric Chahi. Ici, la science-fiction prend un tournant introspectif et minimaliste. Pas de HUD à l’écran pour nous rappeler qu’on est dans un jeu, pas de voix off pour nous dire quoi faire ou où aller. Non, Another World, c’est une expérience pure, presque viscérale, où chaque image veut nous raconter quelque chose. On y incarne Lester, un scientifique qui, après une expérience qui tourne mal, se retrouve catapulté dans un monde extraterrestre hostile. Là-bas, le moindre faux pas, la moindre hésitation peut se solder par une mort instantanée. Dès les premiers pas du jeu, littéralement. Et c’est là que la friction opère : l’absence de repères habituels te plonge dans une tension constante, un peu comme si tu étais un astronaute sans filet de sécurité, flottant dans le vide intersidéral.

Puis vient Flashback (1992), souvent perçu comme le digne successeur spirituel d’Another World, alors que le jeu a été développé sous la direction de Paul Cuisset. L’histoire de Conrad, un agent amnésique traqué par des forces obscures, s’inspire des classiques du cinéma des années 80, avec des clins d’œil à Blade Runner et Total Recall. Flashback est plutôt doué dans sa capacité à nous faire ressentir cette fameuse friction, ici entre l’humain et le machine, entre le naturel et le synthétique. Chaque mouvement de Conrad est ultra-précis, chaque saut millimétré, chaque tir calculé, comme s’il s’agissait d’une danse mécanique que l’on doit apprendre à maîtriser. Et que dire des graphismes ? On pourrait juste dire “wow” et ce serait tout aussi bien. Pour l’époque, c’était du grand art. Là où Another World jouait la carte de l’épuration, Flashback prend le parti de la sophistication, avec des décors détaillés qui font naître des mondes entiers avec un sens du détail incroyable.

En somme, Another World et Flashback sont bien des œuvres qui mettent le joueur face à une résistance, une friction constante. Celle qui nous pousse à réfléchir à chaque pas, à anticiper chaque mouvement, mais aussi et surtout à nous impliquer pleinement dans l’histoire. C’est cette tension palpable qui a permis à ces deux jeux de marquer si profondément l’histoire du jeu vidéo. Alors, science-fiction ou science-friction ? Peut-être un peu des deux, mais c’est cette friction qui fait tout le sel de ces expériences inoubliables.

Les Oubliés : Blackthorne et Heart of Darkness

Le monde du cinematic platformer est peuplé de géants comme les jeux que nous venons d’évoquer, mais il cache aussi des trésors moins connus qui méritent autant d’attention. Blackthorne, sorti en 1994 et développé par Blizzard, est un jeu qui sent bon la sueur et le cuir (si jamais cela peut sentir bon). Ici, pas de prince en tenue d’apparat, mais un anti-héros qui a plus l’air de sortir d’un concert de Nirvana que d’un conte de fées. Kyle, notre protagoniste au look de rockeur grunge, n’a qu’un objectif : libérer son peuple de l’emprise d’une tyrannie extraterrestre. Armé d’un fusil à pompe, il ne fait pas dans la dentelle. Et c’est justement cette approche brute de décoffrage qui donne à Blackthorne son charme unique.

Le gameplay repose sur des mécaniques de puzzles intelligents, des animations fluides, et une ambiance oppressante à souhait. Le tout est enrobé d’une direction artistique sombre qui plonge le joueur dans une atmosphère lourde, presque suffocante. Si l’influence de Prince of Persia est palpable, Blackthorne se distingue par son univers plus mature et ses thématiques plus adultes. Le héros n’est pas un simple prince en quête de gloire, c’est un survivant qui se bat pour sa liberté, et qui n’accordera aucune pitié pour y parvenir.

Puis il y a Heart of Darkness, un autre joyau oublié, sorti en 1998 et développé une nouvelle fois par le talentueux Éric Chahi, déjà connu pour Another World cité plus haut. Andy, un jeune garçon ordinaire, se retrouve embarqué dans une aventure extraordinaire pour sauver son chien, capturé par des créatures cauchemardesques d’un autre monde. Mais ne vous laissez pas tromper par le point de départ enfantin de l’histoire : Heart of Darkness est tout sauf un conte de fées. Oh que non.

Avec des séquences d’animation à couper le souffle et une direction artistique qui jongle entre l’obscurité et la poésie, ce jeu nous entraîne dans un univers où la magie côtoie la terreur. Les mécaniques de jeu sont celles d’un cinematic platformer classique : des puzzles à résoudre, des ennemis à éviter ou à combattre, mais c’est l’ambiance générale qui fait la différence. Chaque recoin du monde d’Heart of Darkness est empreint d’une menace silencieuse, d’un danger qui semble toujours prêt à surgir de l’ombre. Et c’est souvent le cas.

En somme, Blackthorne et Heart of Darkness sont des exemples parfaits de ces perles du genre qui, bien que moins connues, méritent d’être (re)découvertes. Ils apportent chacun leur lot de frissons, d’intensité, et montrent que le cinematic platformer n’a pas besoin d’être sous les feux de la rampe pour offrir des expériences inoubliables. Ces jeux, c’est un peu comme des trésors cachés : il faut creuser un peu pour les trouver, mais une fois déterrés, ils brillent d’une lueur qui ne s’éteint jamais. N’est-ce pas beau ? Et bien entendu, il en existe des dizaines d’autres que nous aurons, on l’espère, l’occasion d’évoquer aussi plus en détails un jour…


Le cinematic platformer a laissé une empreinte parfois sous-estimée mais pourtant indélébile dans l’histoire du jeu vidéo quant on y regarde de plus près. Ses principes de design ont influencé des générations de jeux, de Limbo à Inside, en passant par des titres comme Ori and the Blind Forest. Même dans un monde où la 3D règne désormais en maître, le cinematic platformer prouve qu’il a encore sa place, que ce soit dans les productions indépendantes ou les titres AAA qui cherchent à se différencier par une narration forte et une direction artistique marquée.

En fin de compte, ce qui fait avant tout – et selon nous – la force du cinematic platformer, c’est sa capacité à nous immerger dans un monde, à nous faire ressentir des émotions au-delà du simple plaisir de jeu. C’est un genre qui célèbre l’union parfaite entre le gameplay et la narration, et qui, malgré les décennies passées, continue de faire battre nos petits cœurs de retrogamers.

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